Le Crabe
(voir des photos)
Il se dirige vers le pupitre, s'installe de profil, jette un coup d'oeil vers les spectateurs, empoigne le pupitre et va se placer en cour. Même jeu. Il retourne vers jardin, s'arrête au centre.
Quand on est acteur, il faut avoir le bon profil.
Il va en jardin et s'installe derrière le pupitre face aux spectateurs.
Je vais me recréer. Prendre ce qu'ils ont de mieux aux plus grands. Me remodeler entièrement. Les pommettes de Jouvet, les sourcils de Vilar, les yeux de Gérard Philipe, les pectoraux de Johnny Weismuller, les mains de John Wayne, les zygomatiques de Mitchum... en essayant d'éviter les cicatrices de Boris Karloff... Avec la chirurgie esthétique, tout est possible. Simple question d'argent.
il revient au centre
Ma nouvelle voix, mais ça vous aviez remarqué, c'est celle de Bogart... Humphrey Bogart. Dans "Casablanca". J'aimerais bien jouer dans "Casablanca".
il fait mine d'aller vers le pupitre, se ravise
Aux USA, sur la côte Ouest, ils ont un cinéma. Enorme. Superbe. Où régulièrement, ils passent "Casablanca". Et chaque fois, à vingt minutes de la fin, le projectionniste coupe le son. Les spectateurs se lèvent. Tous. Se prennent par la main et disent à haute voix, tous ensemble, le dialogue entre Bergman et Bogart, hommes et femmes mêlés. Pendant vingt minutes.
Quand on sait que cette chose-là existe, on n'a plus besoin de Dieu.
Je viens de prendre une grande décision. Je vais changer d'attitude. Ra-di-ca-lement ! Puisque, pour elles, un sourire, un regard gentil, c'est déjà une invite, une manifestation du cochon qui sommeille en moi... c'est décidé, à partir de maintenant, je fais la gueule !
il vient au centre
Parce que je dis bonjour en achetant ma baguette. Parce que j'ai un mot aimable en prenant mon ticket de bus. Parce que je souris en m'asseyant à une place libre. Parce que je fais un clin d'oeil au joli bébé dans le joli landau, l'aimable boulangère, la charmante conductrice de l'énorme autobus, la mignonne nana sur le siège d'en face, la jolie maman du joli bébé, elles me font le sale oeil, elles croient que je cherche l'aventure, que c'est moi le dragueur fou, l'obsédé sexuel, l'agresseur avide, l'homme qui tire plus vite que son ombre...
Eh bien ! rassurez-vous, c'est fini : la gueule !
Pas la gueule méchante, agressive... non ! Le neutre, le rien, le vide, le glabre. La gueule !
Plaire c'est un délit ?
Séduire c'est une offense ?
vers le pupitre comme s'il s'adressait à une femme
J'aime de vos grands yeux la lumière verdâtre, Douce beauté...
il pivote et joue la femme
-Pauv'mec ! Obsédé ! Phallo ! T'as envie de baiser ? C'est le printemps ? T'as la bitte en fleur ?...
aux spectateurs
Y'en a marre : la gueule !
Faire la cour ?
Faire plaisir ?
Que dalle! Faire la gueule !
Et puis quelle tranquillité.
Parce que les femmes, quelle fatigue !
Pour les séduire, pour les garder, faut les surprendre, les faire rire, leur dire des choses pas trop connes, pas trop intelligentes non plus, faut s'occuper de leur corps, l'explorer, s'habituer,elles n'ont pas toutes les mêmes zones érogènes, faut pas avoir l'air du niais ni du technocrate du sexe, faire dans l'artisanal : on reconnaît le produit mais il y a une touche personnelle...
Et si elles ont pas l'Orgasme, on se sent coupable.
D'autant que ce truc là c'est pas toujours facile à repérer
Non, le mieux : la gueule !
Parce que faut aussi s'occuper de leur tête, comprendre leurs idées, leur façon de voir...si tu dis "Ouais, t'as vachement raison !" tu passes pour le débile...
Si tu démontes leur truc, t'es l'intellectuel terroriste.
Faut s'occuper de leur affectif, elles pleurent si elles ne sont pas contentes, elles pleurent si elles sont très contentes, toi t'es comme un con : tu ne sais jamais,tu t'angoisses:
Qu'est-ce que j'ai fait ?
Qu'est-ce que j'ai pas fait ?
"T'inquiète pas, c'est pas grave..." elles disent...
et toi, si tu pleures, c'est la fin du monde : tu peux pas...
Non le mieux : la gueule !
Et puis c'est trop différent de nous, on fonctionne pas pareil: elles ont des tas de copines, elles se racontent des tas de trucs, elles se font des câlins, elles écrivent des poèmes dans leur bain, et puis elles dépassent largement les 15% de la population, alors, forcémentça déclenche des réactions racistes.
La gueule !
Tiens, je vais rejoindre les "Nouveaux Chastes". Ou faire comme Depardieu dans le film, avec le couteau électrique : Moulinex libère la femme !...
Non, ça c'est trop. Le neutre, le vide, le rien, le désengagement, la démission, le "je n'y suis pour personne", le "qui que vous cherchiez, je ne suis pas cet homme !"
La gueule !
sa voix dérape, il se racle la gorge, va boire une gorgée d'eau
il va au pupitre, pose les mains sur le dossier, prend une longue respiration comme avant de plonger, voit un spectateur qui regarde l'affiche « Le Crabe » accrochée à un mur
Ça ? C'est un crabe. Un gros. Un tourteau. C'est opaque, un crabe. Ça ne se laisse pas pénétrer facilement, un crabe. Des pinces. Des piquants... C'est comme un hérisson en pierre. Le fruit de la copulation aveugle d'une crevette et d'un galet.
il revient au centre
Quand tu regardes un crabe dans les yeux, c'est toujours toi qui cille le premier. Le crabe, il ne cille jamais. Imperturbable. Tu poses le crabe sur un rocher granitique et tu ne vois plus le crabe. Tu poses le crabe sur une table en Formica et tu ne vois plus la table. Ça possède une présence terrible, un crabe quand c'est retiré de sa quotidienneté. Tu le poses sur un espace nu, tu le regardes, et il n'a pas besoin de faire quoi que ce soit. Il fascine. On pourrait imaginer un spectacle comme ça. Une grande scène vide. Un sol en Formica. Et dessus, un crabe. Ça pourrait durer des heures... Mets sur une scène un acteur et un crabe et tu verras : tout le monde regardera le crabe.
Dans l'échelle des êtres, le crabe fait partie des damnés.
Un chat, un lapin, une tortue, un chien, un poisson rouge, un hamster... oui. Un crabe, non. Personne ne prendrait un crabe comme animal de compagnie. L'affectif ne prend pas sur un crabe. Aucune forme de chantage n'a prise sur lui.
Pourtant, peut-être qu'il se sent fragile, le crabe. Toutes ces petites choses délicates à l'intérieur... quand tu ouvres un crabe, tu trouves comme un oiseau mouillé, dedans. Un crabe, c'est comme un oiseau retourné : les petites plumes dedans, les os, le bec dehors. Le crabe, il protège l'oiseau qui est à l'intérieur : il vit dans des failles rocheuses, inaccessibles.
Une carapace de plusieurs tonnes pour protéger la sienne. On croirait pas!
Un crabe, ça se sent fragile. Pas une méduse. Une méduse c'est mou, très mou. Tu passes ton doigt à travers sans forcer. Pourtant jamais une méduse ne se cache sous les rochers. Jamais... C'est beau une méduse déployée dans l'eau. Sur une table en Formica, une méduse, ce n'est plus rien. Il ne faut pas extraire une méduse de son environnement. On ne pourrait pas faire un spectacle avec juste une méduse sur une scène vide. On ne pourrait pas.
Même les snobs ne tiendraient pas le coup. La méduse, dans l'échelle des êtres, ça doit être tout en haut. C'est transparent. Ça existe à peine. Elle a le nirvana à portée des tentacules, la méduse. Et pourtant, personne ne prend une méduse comme animal de compagnie. C'est son point commun avec le crabe.
Il retourne derrière le pupitre, le dossier s'ouvre sans difficulté. Il s'apprête à lire, s'arrête : fixe quelqu'un dans la salle.
J'aime bien quand les femmes relèvent leurs cheveux.
à partir de là, il sera de plus en plus dans l'évocation, dans l'émotion. A la fin du texte, il ne regarde plus les spectateurs, il est ailleurs.
Elles lisent, regardent le paysage par la fenêtre du train, s'adonnent à un travail exigeant quelque concentration. Et leur main se lève doucement.
Elle saisit une mèche, le plus souvent une poignée de cheveux. Sans aucune brusquerie ou violence. Même les femmes qui ont des mouvements heurtés, imprévisibles, même celles-là. Une complicité entre main et crinière. Même s'il n'y a pas de crinière. Comme si la main agissait d'elle même. La femme ne s'aperçoit de rien. Et pourtant c'est comme si tout son corps le savait. Une harmonie. Même la lumière est complice. Le plus souvent. Elle caresse les cheveux. Comme la main. Un moment de tendresse, de sensualité.
Autorisé.
Devant tout le monde. Mais tellement discret, tellement naturel... Et puis, qui regarde ? Personne... Moi peut-être. Mais c'est quoi, moi ?... si loin de cette harmonie, exclu... Des fois, j'essaye de prendre ma revanche. Ma main monte doucement vers ma chevelure... vers ce qu'il en reste... Ça marche moins bien... La lumière peut-être... Et puis je ne peux m'empêcher de jeter un regard, oh, petit le regard, discret... Des fois que quelqu'un me regarderait... une femme... des fois qu'elle se dirait : j'aime bien quand les hommes relèvent leurs cheveux... et qu'elle rentrerait chez elle, songeuse... et qu'elle écrive un texte... qu'elle garde cette image...
j'aimerais bien, même une seule fois, contribuer, un tout petit peu à l'harmonie du monde.
un temps. Il va vers le pupitre, regarde le dossier, les spectateurs comme s'il revenait de très loin. Il prend le pupitre très doucement, se dirige vers les coulisses, s'arrête, regarde le public
"You'd better hurry, o you'll miss that plane."
Il fait mine de repartir, regarde à nouveau le public.
Vous feriez bien de vous dépêcher, vous allez rater l'avion
On entend, joué très doucement au piano, "As time goes by". Il sort lentement. |
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