C'est bien que vous soyez là ce soir 2
(voir des photos)

(Ce spectacle se joue en théâtre ou en appartement. Les spectateurs sont accueillis comme s'ils étaient invités chez des amis : on leur offre, au choix, une tasse de tisane ou un verre de vin. Puis ils vont s'installer dans la salle. Dans l'aire de jeu, un écran sur pied. Parmi les spectateurs, un projecteur diapositives avec le Maestro qui va les projeter mais qui ne dira mot de tout le spectacle. Entre un personnage qui s'adresse aux spectateurs.)
Mesdames, Messieurs, bonsoir ! Merci d'être venu à cette soirée diapositives. Je vais vous projeter, vous commenter, des photos de famille. Des photos de ma famille. Mesdames et Messieurs, à une époque où la vérité se fait rare et le charlatan abondant, je m'engage, solennellement, à ne vous raconter que des histoires vraies, et ce pendant 55 mn. 55 mn d'histoires véridiquement vraies. Installez-vous confortablement, le spectacle dure une heure dix.
(geste vers le projectionniste)

Maestro quand vous voulez !
(diapo 1 : groupe de militaires de loin)
Et nous commençons par Nicolas ! Nicolas, un arrière petit cousin issu de germain de Marcel, un copain de mon oncle Raoul.
Cette photo a été prise au moment même où sa vie a entièrement basculé.
(…………/………………)
Curieux de nature, Armand-Fortuné se fait embaucher et c'est ainsi qu'il devient le jardinier de Sarah Winchester, veuve de William Winchester junior, fil et héritier de William Winchester senior, l'inventeur du célèbre fusil à répétition. Celui avec un levier en dessous. Une balle toutes les trois secondes. (Il mime.) Tchi tchi pouh ! tchi tchi pouh ! tchi tchi pouh ! Mesdames et Messieurs, je viens de vous faire John Wayne dans Rio Bravo.
(Diapo 6: calèche de Sarah Winchester
Quand Armand-Fortuné débarque à Santa Clara, Sarah Winchester a quarante quatre ans, une fille morte à la naissance, un mari décédé et une fortune colossale. Et, depuis plusieurs années, elle ne va pas bien, Sarah Winchester. Deux ans avant l'arrivée d'Armand-Fortuné,  pour essayer d'aller mieux, elle consulte un médium qui lui révèle qu'elle est victime d'un sort qui pèse sur sa famille à cause de l'invention du funeste fusil. Les âmes des milliers de morts tués à coup de Tchi tchi pouh ! Tchi tchi pouh ! Tchi tchi pou ! réclament réparation. Sur les conseils du médium, elle vend sa propriété de New Haven, achète 80 hectares à Santa Clara et, pendant trente-huit ans, elle fait construire une maison avec des chambres pour les fantômes de tous les morts tués à coup de Tchi tchi pou tchi tchi pou. Des chambres, des chambres, des chambres ! Pour les fantômes. Nuit et jour, vingt quatre heures sur vingt quatre, pendant trente huit ans. Persuadée que si elle arrête, les fantômes la tueront. Vingt deux charpentiers. Pan ! Pan ! Nuit et jour ! Pan ! pan ! Elle fait construire, Pan ! Pan ! démolir, Pan ! Pan ! reconstruire Pan ! pan ! Sans aucun plan. Pan ! pan ! pan ! pan ! Trente huit ans de coups de marteaux ! Pan ! pan ! Bonjour les voisins ! Pan ! *an ! Pan ! Armand-Fortuné se met du coton dans les oreilles et se spécialise dans la culture de la chicorée améliorée.
(……………/………………)
(Diapo 11 :Vie est à nous gros plan : Raoul avec flèches)
Sur cette photo on retrouve mon oncle Raoul, en haut à droite, tout à fait dans le coin, avec un chapeau, à l'intersection des deux flèches. Elle est un peu floue parce que c'est un détail d'une photo plus générale que nous allons découvrir maintenant…
(Diapo 12 : Vie est à nous : photo entière
Tu as vu comme il me regarde ?…merci Maestro… il y a sur cette photo deux hommes célèbres, mon oncle Raoul et Jean Renoir. Le petit rondouillard, au milieu, c'est Jean Renoir, le cinéaste : le Carrosse d'or, La règle du jeu, Boudu sauvé des eaux, la Marseillaise, Une partie de campagne, La vie est à nous, la Grande Illusion… La photo a été prise pendant le tournage de La Vie est à nous. Renoir avait embauché la Chorale Populaire de Paris pour faire la figuration, vu que le film était une commande du Parti Communiste Français et que la Chorale Populaire de Paris était proche du Parti Communiste Français. Mon oncle Raoul faisait partie de la Chorale Populaire de Paris. Elle avait un répertoire assez bizarre, la Chorale Populaire de Paris… (Il chante.)

Les prolétaires opprimés (bis)
Sauront un jour se libérer (bis)
Hitler, Mussolini
Tous les deux raccourcis
Et les Soviets en France
Vive le son, vive le son
Et les Soviets en France,
Vive le son
Du canon

Les militants du PCF avaient fondé des chorales, des groupes canoë, des troupes de théâtre, des colonies de vacances, des associations de secours mutuel, toutes choses qui irriguaient le tissus social. Le Parti Communiste Français était proche du peuple. Parce que le  Parti Communiste Français était un parti de gauche et qu'à cette époque tous les partis de gauche étaient proches du Peuple. Car à cette époque, mesdames et messieurs, il y avait encore un Peuple. Et sur cette photo, on voit bien le Peuple autour de Jean Renoir, sauf que je n'ai jamais très bien compris ce qu'il était en train de faire, le Peuple : il semblerait qu'il frappe à une porte. Sauf qu'il n'y a pas de porte…
La photo a été prise en 1936.
(Diapo 23 : vieille photo de classe)
Cette photo a été prise à Saint Soupplets, en Seine et Marne, là où habitaient les parents de Marcel, un copain de mon oncle Raoul, celui qui avait un arrière petit cousin issu de germains qui ne regardait pas l'objectif : Nicolas. Sur cette photo, on distingue nettement Josette Bleuse, Josiane la Tondue et Eugénie Denis. Josette Bleuse, c'est la petiote qui a une mèche brune qui lui tombe sur l'œil gauche. Un peu avant la fin de la guerre, la deuxième, elle avait un peu grandi, elle tombe raide amoureuse d'un soldat américain, d'un GI. Et lui, pour pouvoir vivre avec elle, il déserte. Pendant la guerre, Mesdames et Messieurs, déserter, c'est un peu mal vu, on risque de se faire un peu fusiller. Alors, Josette Bleuse, elle pose un gros verrou sur sa porte pour que personne ne puisse entrer sans crier gare et elle aménage une cache dans le grenier, derrière des livres. Et pendant treize ans, elle va cacher son homme. Treize ans, sans que jamais il ne mette le nez dehors. Pas une seule fois ! Pourtant, leur histoire commence assez mal parce qu'en1945, un corbeau écrit aux gendarmes.

(………/………)

Vous savez, Mesdames et Messieurs,  que pendant l'occupation, la Gestapo a reçu entre 3 et 5 millions de lettres de dénonciations. Pour 45 millions d'habitants, c'est pas mal ! Attention, ça ne veut pas dire qu'il y a eu 5 millions de délateurs. Pas chez nous ! Pas dans notre beau pays ! Vous savez, Mesdames et Messieurs, il  suffit d'une dizaine de corbeaux, très motivés, bien équipés, 500 000 lettres chacun…en quatre ans, comme on dit maintenant, ça le fait…

(………/………)

La petite avec le nœud blanc autour du cou, c'est Josiane la Tondue. Sur la photo, comme vous l'avez remarqué tout à fait pertinemment, c'est encore Josiane tout court. C'est le 22 août 1944 qu'elle est devenue Josiane la Tondue. En 44, Mesdames, être tondue, pour une femme, ce n'était pas vraiment top mode. Faut dire que Josiane, elle avait couché avec des allemands pendant l'Occupation. A la Libération, toutes celles qui avaient fait de la "collaboration horizontale", on appelait ça comme ça : "la collaboration horizontale", toute celles qui avaient pratiqué la collaboration horizontale, on les a tondues. Publiquement. Sa mère, à Josiane, elle ne comprenait pas, elle a dit au général Galtier Boissière qui passait par là par hasard et qui l'a noté dans ses carnets…des histoires vraies, Mesdames et Messieurs, 55 mn d'histoires vraies, elle lui a dit : "Pauvre petite ! Pourquoi lui avoir coupé les cheveux ? C'est une honte, monsieur ! C'est une honte ! Si elle a couché avec des allemands, c'est qu'elle avait dix sept ans, monsieur, comprenez-vous ? Elle était prête à coucher aussi bien avec les américains. "

C'est drôle qu'on les retrouve toutes les deux sur la même photo. Vous savez, Mesdames, cinq ans sans fiancé, sans mari, sans amant…Quand il était prisonnier, René, le petit fils d'Amélie Augustine Grabouillat, il a écrit à sa femme "Je ne comprends pas ce que tu m'écris. Ces histoires de femmes de prisonniers. Ce qu'elles font. Je ne comprends pas pourquoi ça t'intéresse. Je ne comprends pas pourquoi tu me racontes ça." Ça n'était pas simple l'amour pendant la guerre. Après non plus. Avant non plus.

Diapo 36 : arbre de Noël avec les prisonniers de guerre autour
Et le voilà prisonnier en Allemagne, à Annweiler. Noël 1944, la délivrance approche mais les américains bombardent l'Allemagne. Il écrit à son beau-frère :

"Annweiler, le 10 janvier 1945,

Mon cher René,

Le pays a été bombardé et plutôt violemment. {…} Les bombes (sont) tombées sur une usine où se faisait la distribution de la soupe du midi, et là des copains attendaient et ont été surpris au moment où ils se dirigeaient sur un abri. Plusieurs bombes sont tombées en plein sur eux. {…} J'en ai trouvé un à moitié enterré et gravement blessé au front, envoyé à l'hôpital, et continuant nos recherches, j'ai encore trouvé un autre dont la chaussure dépassait seule, mais mort malheureusement.
Quant aux victimes, civils et soldats, c'est énorme, une centaine tués et disparus, sans compter les blessés. La ville est à moitié détruite, la mairie, l'hôpital etc… {…} (Elle) paraît morte à part ceux occupés au déblaiement surtout que la neige est épaisse. (…) Je travaille en ce moment à rechercher (un) camarade disparu qui doit être dans les ruines. Cela fait déjà une semaine.
Je souhaite que tu aies fait un meilleur début d'année que moi."

Dans un petit carnet bleu, il écrit :

"29 déc Bombardement d'Annweiler

1er Janvier : Bombardement de l'Email
mort de Marcel Prélon, de Vogien, d'Henri Boulat, de Cornillion, de Louis Lucas, de Preurillhet, de Gilles André. Bosson gravement blessé.

Janvier : Bombardement de Rumthal

23 février : mort de Marcel Clouet.

Lundi 19 mars : mort de Perronès

Mercredi 21 mars : arrivée des américains à Anmweiler (2h 3/4)

Samedi 24 : Départ d'Annweiler pour la France"

Il a été bidasse, puis militaire, puis prisonnier de guerre. Ça a duré sept ans. Peut être huit. Il ne s'est jamais marié.

(………/………)

Diapo 41 : GF et SF St Soupplets
Quand elle va voir son Titi à la campagne.

Elle prend le métro.

Elle prend le train.

Elle fait 9 km à pieds, parfois à vélo.

Elle passe quelques heures avec son Titi.

Elle se charge de kilos et de kilos de ravitaillement.

Elle refait 9 km à pieds, parfois à vélo.

Elle reprend le train.

Elle reprend le métro.

Le lundi matin, elle est à son travail.

Elle écrit." ST Soupplets, le 3 août 1944.
Si je ne venais pas ici continuellement au ravitaillement je me demande ce que l'on deviendrait.(…) S'il n'y avait que moi, j'aimerais mieux manger du pain et du sucre au marché noir que d'affronter la foule dans les trains. Bien heureuse quand tu réussis à monter : c'est inimaginable les gens qui partent de Paris pour se ravitailler chaque jour. Ici les paysans deviennent fous. C'est une longue file de vélos de gens qui ont faim et décidés à tout : les jardins et champs de pommes de terre principalement sont mis à sac. (…) Et dans le fond, s'ils ont faim et si leurs enfants ont faim… Je me mets à leur place : je ferais n'importe quoi si mon Titi me demandait à manger."

Toujours pour le ravitaillement, elle et sa mère élèvent un lapin blanc dans le petit appartement de la rue de Rambouillet, à deux pas de la gare de Lyon. Elles le nourrissent de restes. Et voilà que le lapin profite. Le lapin grossit. Le lapin souvent s'échappe de l'appartement. Le lapin se promène sur le palier. Le lapin se promène dans les escaliers. Tout le monde manque de viande. Tout le monde a faim. Personne ne vole le lapin. Elles ne peuvent se résoudre à tuer le lapin. Le lapin meurt de vieillesse.

Diapo 42 :groupe avec MF militaire
Oh ! Le roi de l'évasion ! Mon oncle Maurice ! Il est complètement à droite, tout près de celui qui ressemble à Serge, le cousin du Maestro. Je dis " le roi de l'évasion", parce que pendant la guerre, il s'est évadé de quatre camps de prisonniers. Un fois avec un seau et une vache. Il a traversé la moitié de l'Allemagne avec une vache. Et un seau. Un prisonnier avec une vache et un seau, ça n'étonnait personne… Il s'est fait prendre juste avant la frontière. Quelques années après la guerre, il a raconté ça à un type dans un bistrot et le type s'est mis à gribouiller des trucs dans un petit carnet rouge. Et, un an après, mon oncle Maurice a pu voir son histoire, avec le seau, la vache et Fernandel sur tous les écrans parisiens. Celui qui est devant, il n'a pas été fait  prisonnier. Un jour, pendant l'occupation, il prend un vélo, il met une valise vide sur le porte bagage. Une valise en carton. En carton bouilli. Il pédale jusqu'à Nemours A Nemours, il met des pots de miel plein la valise, du miel du Gâtinais. Il met la valise sur le porte bagages, il pédale jusqu'à Paris. Il enlève la valise du porte-bagages. La valise est toute molle, toute collante : il l'avait mise à l'envers sur le porte-bagages. Tout le miel avait coulé sur la route entre Nemours et Paris. Il a pris une petite cuillère et il a raclé soigneusement les parois.

Diapo 43 :RF Krieg…

(………/………)

C'était un vrai parigot. Il disait "Des vrais, comme moi, nés de mère et père parigots, ça court pas les rues. ”

"Ça ne court pas les rues", ça veut dire "c'est rarissime".

Diapo 44 : RF avec deux chevaux

Il était parfaitement bilingue : français-argot. Il passait d'une langue à l'autre sans aucune difficulté. Lui disait-on :"C'était bon ce qu'ils vous ont fait à manger vos amis dimanche ? " Il rétorquait :

"C'était fameux ! Il nous ont fait des frites à la graisse de chevaux de bois avec un bifteck dans le brancard. Ça fondait dans la bouche comme un pavé dans la gueule d’un flic!"

Ce n'est pas si facile que ça, l'argot…
(sur un spectateur )

Pardon ? Un exemple ? On me demande…Monsieur me demande un exemple… Voyons… un exemple au hasard…
(Jeu avec le public.)

Comment diriez-vous, en argot, un exemple au hasard :

"Ce que tu dis là me paraît quelque peu aberrant ! "

Traduction ?… en argot…

"Ce que tu dis là me paraît quelque peu aberrant ! "…

Réponse…réponse  ?

"Tu dirais ça à un cheval de bois, il te foutrait des coups de pompe ."

(sur le même spectateur )

Pardon ? Un autre exemple ? Monsieur me demande un autre exemple…Un exemple au hasard…

"Il fait la chose avec une grande implication corporelle et émotionnelle !" Traduction ?

"Et vas-y que je te connais bien !"

Exemple :

"J’étais à oualpé. L’autre torduja, il me fait une prise de sang, Il trouvait pas la veine. Et vas-y, que je te connais bien ! Il m’a fait chanter Ramona ! D’accord, il m’a bien soigné, mais j’ai pas envie de repiquer au truc. "

 L'aut'torduja, ça pourrait se traduire, très approximativement, par "Cet espèce d'individu". Synonymes :

L’aut' du genou !

L’aut' logdu !

L’aut' dujenet !

L'aut bon à lap !

L'aut' crâne de piaf !

L'aut' gueule de raie !

L'aut' gras du bide et pâle des genoux !

Il disait aussi :

"Raconte pas ta vie, elle est pleine de trous."

(………/………)

Diapo 49 : Fallière avec console
Ah ! Moustaches conquérantes, allure cavalière et lavallière : c'est Fallière. Fallière Frullani… Mon grand père côté maternel !

Bel homme, non ? Si, si. De la prestance, de la présence. Des revers de fortune, des hauts et des bas, je vous l'accorde, mais des ancêtres bandits de grands chemins au XVI° siècle, en Toscane, ça laisse des traces. Un jour, les bandits de grand chemins se mettent au service d'un seigneur local qui guerroyait contre ses voisins. Et la Fortune aux yeux pers sourit au guerroyeur. Voilà mes bandits de grands chemins d'ancêtres ennoblis, avec un blason, de l'argent, et… un palazzo. Un palazzo à Sienne!  Sienne ! la plus belle ville de Toscane. La plus belle ville d'Italie ! La plus belle ville… Quelque temps plus tard, ils s'allient à un autre seigneur. Renversement d'alliance et mauvaise pioche ! Ils perdent l'argent et le palazzo. Quand j'allais à Sienne, on ne me parlait pas du palazzo, mais il était là. Dans la salle à manger d'Emilio, le cousin qui habitait via San Marco, au numéro 8, je ne sais pas si vous voyez où c'est : juste derrière la piazza dell Campo… Mesdames et Messieurs, il faut au moins une fois dans votre vie aller déguster un cafe, (stretto, il cafe !), o un capuccino, o una granita di cafe con panna, molto buona cuesta… à une des terrasses bordant la piazza dell Campo … dans la salle à manger d'Emilio, il y avait le blason des Frullani et, invisible, léger, discret mais présent : le palazzo.

(Il fait quelques pas sur scène.)     

Vous savez, Mesdames et Messieurs,  vous ne marchez pas de la même manière quand votre famille a ou n'a pas possédé un palazzo à Sienne… Rien d'ostentatoire, non, simplement : "Dans ma famille on a possédé un palazzo" et aussi, mais plus en arrière plan, "On a été bandits de grands chemins". (Il constate l'effet produit sur les spectateurs.) Au bout de quelques générations, ça s'estompe un peu…

(………/………)

 

(Diapo 54 : Fallière devant l'atelier)
Cette photo a une particularité : quand elle a été prise, Fallière était mort depuis plusieurs semaines. A cause du garde champêtre de son village d'origine. Parce que la police de Benito, Benito Mussolini avete capito cuesto ?, elle avait chargé le garde champêtre de retrouver Frullani Fallière pour que elle, la police, elle puisse mettre Frullani Fallière, là où on met les rouges : en prison. Et pour un garde champêtre, qui avait bien d'autres chats à fouetter, ce n'est pas simple de retrouver dans un vert village italien un rouge qui vit à Paris. Alors, un jour, le garde champêtre, comme ça, histoire de causer, il dit à Dario, Dario c'était un très bon ami de Fallière, il dit à Dario : "Senti Dario ! Fallière, s'il était mort, on pourrait arrêter les recherches…Suffirait que quelqu'un du village qui le connaît bien me dise que quelqu'un de Paris qui le connaît bien lui a dit que ce pauvre Fallière, il était mort. Hé ! " Comme ça, histoire de causer. Et Dario, en entendant ça, il a comme un pressentiment mauvais. Alors, il écrit à Fallière pour lui demander si , par hasard, lui, Fallière, il ne serait pas mort… il lui explique le garde champêtre, les recherches…et quelques jours plus tard, il reçoit une lettre qui lui dit que, quel malheur, peccato ! che disgrazia, ce pauvre Fallière…si jeune ! Il vient juste de mourir ! laissant une veuve, deux enfants ! éplorés ! … et c'est comme ça que le garde champêtre, il a arrêté de rechercher Frullani Fallière.

Il est marié avec Ginevra, ils ont deux enfants,

(………/………)

 

Diapo 63 :GMM profil
Sa veuve. Ginévra. Elle avait horreur des serpents. Tous les jeudis, elle m'emmenait au cinéma. Au Rambouillet. L'après-midi, il y avait une séance pour les enfants. Le film racontait les aventures d'un homme vêtu d'un pagne et d'un poignard qui se déplaçait exclusivement en sautant de liane en liane et j'admirais la façon dont la nature les avait disposées judicieusement pour qu'il puisse aller d'un point à un autre, rapidement, sans efforts et sans que jamais une seule liane ne casse, pendant que les méchants trafiquants blancs et les féroces guerriers noirs crapahutaient péneusement en bas. De temps en temps l'homme au pagne poussait un grand cri et les éléphants, toutes affaires cessantes, accourraient à sa rescousse, au grand dam des nuisibles qui voulaient lui faire la peau. (Il imite le cri de Tarzan mais assez doucement.) Mesdames et Messieurs, je viens de vous faire l'homme au pagne mais un peu minimaliste parce que (Il écoute, inquiet.) avec les éléphants on ne sait jamais.

(………/………)

Diapo 64 : GMM face
Elle habitait rue de Rambouillet, à deux pas de la gare de Lyon, un appartement d'une pièce cuisine. L'immeuble était vétuste, pas entretenu. Un petit renfoncement entre chaque étage accueillait les WC à la turc communs et le point d'eau commun. Ce n'est que plusieurs années après la guerre, la deuxième, que mon oncle Raoul lui a fait installer l'eau sur son évier, dans sa cuisine. L'eau courante, Mesdames et Messieurs ! L'eau courante ! Dans la cuisine ! Elle faisait admirablement bien la cuisine…

Diapo 65:  poste radio
Sa sauce à spaghetti !
Quand nous allions en Italie, elle ramenait un morceau de parmesan qu'elle gardait le plus longtemps possible. A la fin, on le cassait au marteau…oui, parce que le parmesan, ça existe aussi en morceaux, pas seulement râpé dans des petits sachet en plastique qu'on achète à Prisunic. Si vous achetez du parmesan en morceau, prenez plutôt du reggiano, un peu plus cher mais tellement meilleur que l'ordinaire. Reggiano, ce n'est pas une marque, c'est une qualité de parmesan. Parmigiano reggianno…

(………/………)

Diapos 66 :  communiants
Les mignons petits communiants ! On leur donnerait le Bon Dieu sans confession. A l'époque pas question, il fallait d'abord qu'ils disent à Monsieur le curé s'ils avaient eu des pensées impures ou s'ils s'étaient livrés à des pratiques honteuses. S'ils s'étaient livrés à des pratiques honteuses, Monsieur le curé ne leur cachait pas qu'en attendant le fauteuil qui leur tendait les bras en enfer, ils allaient se vider de leur moelle épinière, devenir sourds, aveugles et idiots. Aujourd'hui, les médecins vous disent que les hommes qui ne se livrent pas à des pratiques honteuses, ont 5O% de chances supplémentaires d'attraper le cancer de la prostate. La moelle épinière vidangée ou la prostate cancérisée ! Le choix est délicat !

(………/………)

Diapo 78 : Raoul en couleurs

(………/………)

Une fois, il a emmené son neveu au théâtre. C'était la première fois que le neveu allait au théâtre. C'est un très immense théâtre, à Paris. La scène est gigantesque. Elle est plongée dans l'obscurité totale. Seule une grande table rouge sang est éclairée. Des hommes d'armes entrent, ils s'installent autour de la table. Une chaise reste vide. De l'obscurité sort un fantôme. Il s'assied sur la chaise vide… Le spectre de Banco, Macbeth, Shakespeare, le TNP… Jean Vilar. Le neveu n'en revenait pas… je crois d'ailleurs, Mesdames et Messieurs, qu'il n'en est jamais vraiment revenu.

Et une fois, dans un petit théâtre, quelqu'un a eu envie de vous parler d'eux.

Eux qui écoutaient à la TSF La Minute du Bon Sens, Reine d'un jour, Vas-y Zappy, Quitte ou double, Cent francs par seconde, la Famille Duraton, Sur le banc, les Maîtres du mystère, Signé Furax, le Gruyère qui tue, Le lampiste Leguignon. Un lampiste c'est un d'en bas, un qui paye pour les conneries que font ceux d'en haut. L'émission se terminait toujours par cette ritournelle : "Sacré lampiste ! Cochon d'lampiste".! …On y faisait de la réclame pour la Boldoflorine (Il chante.) "La Boldoflor…………"

Mesdames, Messieurs, je m'étais engagé solennellement à vous raconter 55 mn d'histoires vraies. Vous les avez eues… mais je m'aperçois que nous sommes ensemble depuis 75 mn.

 "…rine, la Boldoflorine, la bonne tisane pour le foie."

Peut-être reste-t-il un peu de tisane. Et peut-être un peu de ce petit vin gouleyant que j'achète bien évidemment chez un récoltant de mes amis. Quoi qu'il en soit, je vous souhaite, nous vous souhaitons, un bon retour et une très agréable nuit. Quant à moi…

il chante, puis fredonne

Moi je m'en vais clopin clopan

Pa pa pa pa …

Tout en fredonnant, il tourne très doucement le dos au public pendant qu'apparaissent les deux dernières photos,

(Diapo 79: le 54 au balcon)

(Diapo 80 : le 54 au balcon gros plan)

la deuxième quand il a le dos complètement tourné. Le chant, la photo, les lumières s'éteignent en même temps.

 Noir