La Barge
Personnages : 1 et 2 :
ils sont dans un remorqueur tirant une barge pleine d'ordures.
C'est du moins ce qu'ils disent. Ils restent toujours sur scène. Ils ignorent Le Rat et les spectateurs.
Le Rat : il parle aux spectateurs, manipule les Grands Mannequins. Il
n'ignore rien de 1 et de 2 mais ne s'occupe pas d'eux.
Les Grands Mannequins :Big-Mac 1 et Big-Mac 2 : hommes d'affaires contemporains.
Jolly Roger : pirate du 17° siècle.
Prince de Monaco Albert 1°: navigateur, scaphandrier, naturaliste,
océanographe et prince de la fin du 19° siècle.
Chah d'Iran : souverain déchu.
Don Agger : politicien américain.
Général Moussa Traoré : chef d'état africain.
Envoyé Spécial, Guide Suprême de la Révolution,
Les Tueurs à gages : comme leur nom l'indique...
Scène 1.
(1 et 2. Ils épluchent des pommes de terre. 2 s'arrête, pose soigneusement une patate épluchée devant lui. Long moment de contemplation)
1: Les épluchures, on en fait quoi ?
2: C'est beau une patate quand c'est épluché. C'est frais, ça brille. C'est tendre et ferme à la fois.
1: Bon, c'est une patate...
2: Pelée.
1: Une patate pelée... Les épluchures, on en fait quoi ?
2: Comment ça peut exister un mec comme toi ? Regarde, elle va pas durer. Elle va ramollir. Noircir. Cuire. On va la passer au moulin légumes. Ça n'aura plus rien à voir. Alors regarde.
1: Bon, d'accord, je regarde. Et je fais quoi maintenant ?
2: E-phé-mère. C'est comme ça qu'on dit. Cette patate est éphémère.
1: Tu veux en venir où, avec ta patate ?
2: Nulle part. Ici. J'ai posé cette patate sur cette table. Ça m'a fait tout drôle.
1: Ecoute, ça fait des siècles qu'on essaie de se débarrasser de la péniche. ou plutôt de ce qu'il y a dedans. Ça deviendrait urgent qu'on y arrive. Et on n'y arrive pas. Alors forcément, une patate sur une table, ça finit par faire drôle.
2: Tu vois !
Scène 3.
2: Tu crois qu'un jour quelqu'un racontera notre histoire ?
1: Deux cons sur un remorqueur tirant une barge remplie de 3618 tonnes d'ordures new-yorkaises dont personne ne veut. Tu vois quelque chose à raconter, toi ?
2: On pourrait romancer...
1: Introduire une femme...
2: Des événements...
1: Des péripéties...
2: Faire de nous des personnages ...
1: Laisse tomber.
2: Je ne suis pas n'importe qui ! J'ai vécu dans le Bronx ! Des bandes de ratons laveurs m'ont grimpé dessus quand je dormais sur un banc. On dit qu'ils sont amicaux, c'est faux. Ils peuvent être très vicieux... Une nuit, dans Inwood Park, près du fleuve Huston, j'ai trébuché sur un serpent aussi grand que moi. Un jour j'ai failli être tué par un homme armé d'un pic à glace... C'était un soir d'automne, un peu avant qu'on embarque. J'étais allongé par terre...
1: Laisse tomber.
2: Il a prétendu s'être trompé de personne. Il est revenu une demi-heure plus tard, le crâne à moitié défoncé. On voyait l'intérieur de sa tête. Il était debout devant moi. Il essayait de me dire quelque chose. Je l'ai soutenu jusqu'à l'ambulance. Ils l'ont transporté à l'hôpital. C'était juste avant qu'on parte.
1: Laisse tomber, n'y pense plus.
2: Tu te rends compte : on voyait l'intérieur de sa tête.
1: C'est l'intérieur de la tienne qu'il faudrait voir. Et même comme ça... personne n'écrirait ton histoire. Laisse tomber.
Scène 19.
1: Plus je pense à notre histoire, et plus je pense qu'elle devrait se passer la nuit.
2: Comment ça, la nuit ?
1: Dans l'obscurité. C'est pas possible que ce soit une histoire diurne.
2: Diurne.
1: C'est une histoire nocturne. Si tu la dérange en plein jour, elle va battre des ailes. Sur place. C'est une histoire aux ailes repliées.
2: Une histoire en forme de toit.
1: Pourquoi de toit ?
2: A cause des papillons de nuit.
Scène 3.
Le Rat: (pendant toute la scène, il manipule les Grands Mannequins Big-Mac 1 et Big-Mac 2)
Big-Mac 1 : L'important, mesdames et messieurs, c'est de décharger ! Mais bien sûr, personne ne veut que son petit-little-chez-soi-sweet-home avoisine une décharge. Problème: où trouver un endroit où justement ça n'en pose pas ? Portrait robot : du désert, beaucoup de désert. Comme ça, quoi qu'il arrive, fissures, émanations, nuages, fermentations, infiltrations... personne à évacuer : c'est déjà le désert !
Et, bien au centre du désert, La Décharge ! Avec un système de décontamination à l'entrée et à la sortie. On n'est pas des rigolos irresponsables.
Big-Mac 2 : Des camions bennes ! Des milliers de camions bennes ! Automatisés ! Sans conducteurs ! Personne n'ira vers la décharge parce que personne ne va au centre du désert. C'est plutôt le désert qui va vers les régions habitées. Une zone de sécurité, immense, vide, s'agrandissant de plus en plus vite, bouffant cultures et habitations...
Big-Mac 1 : Et nous, au centre, on met la Merde. Et la Merde, dans quelques siècles, elle sera féconde ! Fécondable. On prendra le désert à revers.
Big-Mac 2 : Il faudrait trouver un continent ou les habitants soient à peine chez eux. Genre anciennes colonies bien abîmées. Où ils aient perdu de vue leurs anciennes traditions, leur culture. Sans être entrés dans la nôtre, l'occidentale. Trop pauvres pour ça. Des peuples flottants. Culturellement flottants.
Big-Mac 1 : Potentiellement morts ! Un continent aux prises avec une épidémie galopante. Un fléau qu'on ne sait pas guérir. Emportant deux habitants sur trois pendant que l'autre crève de faim.
Big-Mac 2 : Des camions bennes automatisés traversant un pays inhabité.
Big-Mac 1 : Sauf par les blattes. Les blattes sont immortelles ! Elles ont résisté à tout, elles ont profité de tout.
Big-Mac 2 : Un continent fantôme. Avec seulement le bruit du vent sur le camion et celui des blattes écrasées par milliers sur la piste.
Big-Mac 1 : Il faudrait imaginer des pneus spéciaux, capables d'évacuer la purée de blattes. Sinon, gare aux dérapages !
Scène 1.
1: Je dis : elle est trop belle.
2: Je dis : une femme c'est jamais trop beau. Et j'ajoute : jamais.
1: Je dis : on n'aurait pas dû la prendre à bord.
2: Elle met pas de soutien-gorge. On voit les bouts de seins qui pointent sous son tee-shirt. Comme dans les polars. Et ça tient ferme !
1: Elle en porte un, très léger, très fin, arachnéen...
2: Elle en a pas. Même un arachnéen ça se verrait. Cette fille, on dirait une des poupées scotchées dans mon armoire. J'en avais une dans mon camion... une blonde, ah dis-donc-dis-donc !
1: Elle est brune.
2: Blonde. Avec des jambes qui n'en finissent pas... D'accord, elle est brune. On peut rêver, non !... Mais le reste, c'est exactement comme j'ai dit.
1: Elle ne sort jamais de sa cabine.
2: Elle s'est installée dans celle de Samir.
1: C'est la plus propre. C'était un maniaque de l'ordre et de la propreté,Samir.
2: C'est bizarre qu'elle ait pris celle-là.
1: On n'aurait jamais dû la prendre à bord.
2: On pouvait pas la laisser dériver.
Scène 3.
2: Oui, mais quand ? Quand ? Le début de la ride, c'était quand ? Quand j'étais bébé j'avais déjà des rides.
1: Des plis. Tu avais des plis. Pas des rides. Tu étais potelé.
2: Des plis j'en ai toujours. Au ventre c'est des plis. Au front c'est des rides. Quand j'étais bébé, elles étaient déjà là. Potentielles. Pourtant, j'avais une peau...une peau... fine, douce. On voyait les veines à travers, toutes bleues...
1: Une peau de bébé...
2: Ma mère me mettait des crèmes adoucissantes sur le visage. Du talc sur les fesses... De la douceur... De la douceur... C'était des temps où la douceur était partout. Une époque ouatée. Neigeuse. Blanche. D'une absolue pureté...
1: Sans érections ?
2: Les bébés n'ont pas d'érections. Ou alors, c'est qu'ils ont envie de pisser. Les érections, les éjaculations, c'est entre bébé et vieillard. Et c'est là que les rides viennent. Une éjaculation, une ride ! A raison d'une par semaine, sur trente ans, ça fait mille cinq cent soixante... mille cinq cent soixante rides. C'est beaucoup, non ? Il ne devrait plus y avoir beaucoup de place entre les rides.
1: Un effleurement. Tu éjacules et quelque chose t'effleure.
Mais ça creuse. Imperceptiblement.
2: Certains disent que tu as droit à un certain nombre d'éjaculations dans ta vie. Ton dernier coup tiré, crac, tu meurs.
1: Et les femmes ? Comment ça marche pour les femmes ? |
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